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Une névrose collective récente

21 janvier 2018 16:37
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Les sociétés ont, de tout temps, voulu dater les événements qui les ont marqués puis en devenant plus complexes noter tous leurs aspects temporels. C’est la fonction de l’ère historique. Le calendrier, quant à lui, a d’abord servi aux autorités religieuses à fixer les fêtes sacrées puis à rythmer les saisons. La plupart des calendriers connus ont commencé par être lunaires – comme le premier calendrier, le sumérien, établi il y a environ 5000 ans – avant de devenir luni-solaires ou solaires.

Une des exceptions notables est le calendrier musulman qui est resté uniquement lunaire. Le calendrier est évoqué dans le Coran et nous pouvons penser que le mode lunaire choisi donne une portée universelle au message coranique où, par exemple, le jeûne du mois de Ramadan se déroule à travers toutes les saisons afin de ne privilégier aucune région du monde habité.

Le calendrier chinois ou hébraïque, par exemple, est luni-solaire c’est-à-dire que les mois sont lunaires et le calendrier est ajusté régulièrement pour se conformer à l’année solaire.

L’ancien calendrier romain était d’abord lunaire puis luni-solaire avant de devenir complètement solaire avec le calendrier julien du nom de Jules César qui le promulgue en 45 av. J.C. À la fondation de Rome en 753 av. J.C., le calendrier ne comportait que 10 mois dont les quatre premiers avaient des noms de divinités, le premier étant Mars, le dieu de la Guerre, et les six autres, leur nom était leur rang dans la liste c’est-à-dire en traduisant en français le cinquième, le sixième et ainsi de suite jusqu’au dernier, le dixième. Le début de l’année commençait aux environs du printemps, le 15 mars. Le début de l’année devait avoir une profonde signification et le choix du début du printemps n’était pas arbitraire car il symbolisait le renouveau. Sous d’autres cieux, le choix fut autre. En Egypte, par exemple, l’année débutait le 29 ou le 30 août, selon que l’année est bissextile ou non, car c’était la date de la crue du Nil, moment de l’année le plus important pour le pays.

La première réforme du calendrier romain fut attribuée au deuxième roi légendaire de Rome, Numa Pompilius, qui ajouta deux autres mois à la fin de la liste, Ianuarius, du nom du dieu Janus, que les Arabes du pourtour méditerranéen ont prononcé Yanayer et Februarius en l’honneur du dieu Februus. En 153 av. J.C., il fut décidé que l’élection des consuls qui avait lieu le premier Ianuarius (janvier en français) serait consacrée comme le début de l’année. Les deux derniers mois, janvier et févier, devinrent alors les deux premiers mois. La réforme julienne maintient cette chronologie et c’est ainsi que le nom des mois conserve de nos jours cette anomalie d’appellation puisque, par exemple, le dernier mois, le douzième est appelé décembre c’est-à-dire le dixième. C’est aussi le cas des trois avant-derniers mois car entre temps le cinquième mois de la liste originelle a été baptisé du nom de Jules César (juillet) et le sixième de celui d’Auguste (août).

L’Europe, se considérant comme héritière de l’Empire romain, garda le calendrier julien, mais chose insolite aucun des pays la composant ne fit débuter l’année julienne par le premier janvier et son adoption s’est faite progressivement entre 1522 et 1752.

Nous voyons avec cet exemple que l’instauration d’un calendrier ainsi que la fixation du début de l’année n’est pas chose allant de soit.

Ce qui est sûr c’est que ce n’est pas l’avis des farceurs de la pseudo académie berbère créée à Paris en 1966 qui, se fondant sur le son du mot Yenayer, ont décidé de se l’accaparer en le décrétant berbère.

Enhardis par le soutien de médias incultes ou veules et de personnes tapis dans les allées du pouvoir et voyant que le ridicule ne tuait pas, ils se firent égyptologues pour imaginer naïvement une ère historique. Ils cherchèrent le plus loin dans l’histoire, car l’inculte est par essence toujours dans la surenchère, et leur choix se porta sur Sheshonq 1er, fondateur de la XXIIème dynastie égyptienne. Toute la région à l’ouest de l’Egypte était nommée Libye et ses habitants libyens. À ce terme, on y accola celui de berbère qui n’est pourtant attestée que lors de la période romaine, soit mille ans environ après Sheshonq. Récemment on y ajouta même amazigh, terme apparu au siècle dernier.

Les farceurs, cités plus haut, ne se doutaient pas qu’ils s’aventuraient sur des sables mouvants. L’égyptologie, comme toute science archéologique, et même comme toute science humaine, n’est pas une science exacte. D’abord les égyptologues ne s’accordent pas sur le début du règne de Sheshonq qui varie entre 948 et 931 av. J.C. Nos farceurs vont la situer en 950 av. J.C., non parce qu’ils ont fait de savants calculs mais sûrement pour avoir un chiffre rond facile à retenir.

Mais le plus important n’est bien sûr pas là. Si on sait peu de choses sur Sheshonq, les égyptologues ont déterminé qu’il était un égyptien de lointaine ascendance libyenne. Pendant le Nouvel Empire (1540-1080 av J.C.), période la plus faste de l’Egypte pharaonique, de nombreux Libyens furent faits prisonniers et installés en Egypte. Plus tard, ils intégrèrent en nombre l’armée ainsi que la police égyptiennes. Sheshonq était issue d’une riche famille qui a occupé des postes importants dans le corps des prêtres égyptiens et dans l’armée. Lui-même avait rang de prince et était le Commandant en chef de l’armée et Conseiller en chef sous le règne du dernier pharaon de la XXIème dynastie. À la mort de ce dernier, de graves troubles éclatèrent et Sheshonq en profita pour se proclamer Pharaon.

Résumons le projet des farceurs : hold-up sur le calendrier romain et création ex-nihilo d’une ère débutant à partir de la prise du pouvoir d’un lointain pharaon égyptien. Et le Maghreb dans toute cette salade ? Si ces farceurs ont voulu montrer que notre région était en dehors de l’histoire en ces temps-là, ils n’auraient pas mieux réussi. Dans leur crasse ignorance, ils ont cru que le début d’une ère pouvait être fixé arbitrairement. Or le début d’une ère doit avoir une forte résonance dans le psychisme d’un peuple.

Voyons quelques exemples d’ères historiques. Le calendrier hébraïque affiche l’année 5778 après la création du monde. Ce chiffre est tiré de la généalogie décrite par la Torah, enseignement fondateur pour les Hébreux. Les historiens romains dataient les évènements à partir de la fondation de Rome (AUC, ab urbe condita, à partir de la fondation de la Ville). Omar, le second calife, décida que l’ère musulmane débute de l’hégire (exil du Prophète), évènement fondateur s’il en fut. La Révolution française fait commencer le calendrier révolutionnaire de la proclamation de la République, soit le 22 septembre 1792. Dans certaines civilisations, telle que la chinoise ou la perse, l’ère historique n’utilise pas de calendrier perpétuel c’est-à-dire comme les précédents à partir d’un évènement nommé année 1 (il n’existe pas d’année zéro). Elle se renouvelle continument c’est-à-dire que le calendrier revient à 1 à chaque nouvelle intronisation d’un souverain. Par exemple le grand philosophe chinois Confucius est né la 22éme année du prince Xiang de Lu, un des royaumes chinois.

Les farceurs ne nous ont intéressés que parce que leur tromperie a abusé un grand nombre de personnes. La psychologie nous montre qu’on ne peut manipuler autrui que si ce dernier est en manque de quelque chose et la désire à tout prix. Le manque qui nous intéresse ici s’apparente à une fuite en avant que nous pouvons comparer à la mythomanie d’un individu. Devant un présent insatisfaisant et parfois angoissant, un individu peut se créer un personnage sur mesure et un monde irréel où il est le maître.

En Algérie, devant notre incompétence collective à nous forger un présent désirable, nous avons connu, pour la plupart d’entre nous, un rêve éveillé où nous nous sommes projetés longtemps dans notre glorieux passé arabo-islamique pour vivre ce que le présent nous refusait. C’était lamentable et pitoyable.

Certains esprits ont pensé que nous avions atteint l’abîme de notre décadence. Que nenni ! Certains d’entre-nous n’ont pas trouvé mieux que de se projeter dans un passé fabriqué dans un premier temps par les maîtres de la lutte idéologique, et véhiculé dans un second temps par nos farceurs.

La psychanalyse explique que pour guérir d’une névrose, et la mythomanie en est une, il faut en faire remonter les raisons à la conscience. Dans le cas d’une névrose collective, la seule solution est de regarder avec lucidité son passé. Que le Maghreb n’ait pas connu d’histoire – l’acception de ce mot ici veut dire avoir été maître de son destin et avoir été acteur et non sujet – avant l’arrivée de l’islam n’est pas grave. Les Arabes n’ont pas eu non plus d’histoire avant l’apparition de l’islam.

Bien que le Maghreb ait failli, avec Carthage, avoir une histoire qui aurait pu être aussi prestigieuse que celle de Rome si celle-là n’a pas été trahie par le numide Massinissa ouvrant ainsi la voie à la colonisation romaine. Rome n’est devenue la puissance que nous connaissons qu’en forgeant une indissoluble unité avec les Sabins et les Etrusques qui ne parlaient pas au début la même langue qu’elle. Et l’Africa, le pays de Carthage, aurait pu devenir le Latium du Maghreb.

Nous connaissons d’autres constructions historiques mais qui sont radicalement différents du cas traité dans ces lignes. Celles-là vont élever le passé pour magnifier le présent et celui-ci se construit une maison dorée dans le passé parce qu’il se sent incapable de construire son présent que le regard de l’Autre lui dépeint comme cauchemardesque. Certains Algériens pensent qu’en rejetant les soubassements du vécu actuel, ils se dégagent de l’opprobre qu’elle lui est affectée et qu’ils gagnent ainsi l’estime de l’Autre.

La France a construit a postériori son passé à compter du baptême du roi franc Clovis en 496. Elle a ainsi nationalisé deux dynasties, la mérovingienne et la carolingienne et ses deux fortes personnalités qu’étaient Clovis et Charlemagne dont les noms ont été francisés pour la circonstance alors que leurs noms originels sont allemands (respectivement Ludwig et Karl). La première existence d’un territoire français date du traité de Verdun en août 843 lorsque les petits-fils de Charlemagne se partagèrent son empire. Mais La France ne se reconnait-elle pas surtout par sa langue ? Le premier roi franc à abandonner l’allemand pour l’ancien français est Hugues Capet, fondateur en 987 de la dynastie éponyme, véritable créatrice de la France. Cette construction s’est faite au XIXème siècle, siècle des nationalismes et avait pour but d’exalter le présent français. Une autre construction historique au même siècle est espagnole avec la fable de la Reconquista. La signification de cette dernière est la volonté d’occulter que près des trois-quarts de la population de la péninsule ibérique, qui allaient former al-Andalus, s’est arabisée et islamisée. Le terme de Reconquista est faux, peut-on re-conquérir ce qui ne nous appartient pas ? Cette occultation avait pour objectif d’exalter le présent espagnol.

Aux sceptiques sur l’existence de mystification collective, je leur rappelle celle, fameuse, d’Orson Welles. Par une pièce radiophonique écrite et racontée par lui, inspirée du roman de H.G. Wells, la Guerre des Mondes, diffusée le 30 octobre 1938, il fit croire à une invasion des Martiens, provoquant ainsi une véritable panique et une psychose collective aux Etats-Unis. Cette dernière ne s’estompa que par l’intervention de la police obligeant la chaine de radio à déclarer qu’il ne s’agissait que d’une fiction.

Abraham Lincoln disait : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ».

La lucidité retrouvée permettra de nous débarrasser du post-almohadien des montagnes et des plaines d’Algérie qui nous habite depuis le début de notre décadence afin que nous prenions avec force notre destin.

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Source: lequotidienalgerie.org

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