Le Qatar, ami encombrant et ennemi trop facile | Abed Charef

5 février 2015 13:53

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Le Qatar, ami encombrant et ennemi trop facile | Abed Charef

Un ramassis de bédouins prétentieux ou un pays au cœur de la modernisation? Le Qatar fait polémique, mais il impose un nouveau regard pour comprendre la nature de ce phénomène.

Impossible d'y échapper: Le Qatar et son équipe nationale de handball, arrivée en finale du championnat du monde, où elle a été battue par la France, ont été moqués de manière féroce. En Algérie, les commentaires étaient particulièrement acerbes contre ce petit poucet qui pense que l'argent peut tout, y compris remporter une coupe du monde après avoir obtenu l'organisation de la coupe du monde de football de 2022. Les qualificatifs étaient très durs. Entre "équipe de mercenaires" et "d'esclaves achetés par les dollars" du Qatar, le choix était très large, mêlant dérision et mépris.

Sur les réseaux sociaux, propices à une sorte de concurrence acharnée pour trouver la meilleure formule, ce fut le déluge. "Si le Qatar n'a pas réussi à acheter la coupe du monde de football, c'est que la situation économique de la France n'est pas si grave", affichait un internaute. Un autre prêtait à l'Émir du Qatar une déclaration significative: "Je m'en fous. La prochaine fois j'achèterai directement l'Équipe de France". Même Pascal Boniface n'a pu résister à un bon mot, en relevant sur Twitter que la France a joué contre "le reste du monde". Le parti de gauche a, quant à lui, sorti l'artillerie lourde pour affirmer que la coupe du monde de handball est "un exemple de la diplomatie multiforme et corrompue du Qatar, entre-autres par le sport".

Cette hostilité, largement partagée envers le Qatar, traduit en fait une gêne, posée par un problème de type nouveau, auquel l'analyse traditionnelle n'est pas habituée. Particulièrement en Algérie, où chacun a un point de vue définitif sur tout et sur tous. Sa chaîne Al-Jazeera, plus connue que le pays lui-même, est un objet d'envie et d'hostilité. On ne sait s'il faut louer le formidable élan de liberté d'expression qu'elle véhicule, ou s'il faut insister sur le fait que c'est la première voix arabe ouverte aux Israéliens, et aussi sur le fait qu'elle n'aborde jamais la situation interne au Qatar. D'un autre côté, on se plait à dénoncer les dirigeants arabes qui ne quittent le pouvoir qu'une fois morts, ce qui donne des dirigeants très âgés, hors du temps, comme ce fut le cas cette semaine en Arabie Saoudite, mais quand l'Émir du Qatar se retire au profit de son fils, on n'y voit que comédie et mise en scène.

Et si le Qatar était bien plus que cela? Et si c'était un vrai produit de la mondialisation, dont il concentre toutes les contradictions, entre modernité forcenée et archaïsme le plus primaire? Entre richesse excessive des uns et paupérisation de centaines de milliers de migrants? Entre investissements dans Airbus, dans le Paris Saint-Germain, dans l'immobilier de luxe à Paris, Londres et Washington, et des pratiques politiques et sociales relevant d'une autre époque?

En investissant dans la chaîne Al-Jazeera, le Qatar s'est doté d'une arme redoutable d'efficacité. En lançant une diplomatie très agressive, grâce à des ressources financières illimitées, il a fait preuve d'une arrogance de nouveaux riches, rarement égalée. Au point de tout se permettre. Y compris de se créer une équipe nationale de handball composée de joueurs venus du monde entier.

Mais les Européens ont-ils le droit de le critiquer sur ce point? Eux-mêmes ont pillé l'Amérique latine et l'Afrique de leurs footballeurs, pour les recruter dans leurs clubs. Pourquoi un club s'appellerait Milan ou Manchester quand il n'a que le stade de la ville à offrir, alors que tous les joueurs viennent d'ailleurs, et que le club appartient à un fond de pension américain ou à un oligarque russe? Arsène Wenger avait fait sensation il y a une dizaine d'années déjà, en alignant une équipe d'Arsenal dans laquelle il n'y avait aucun joueur anglais, ni même britannique. C'est la mondialisation, avaient dit les chroniqueurs et analystes. C'est le triomphe de la liberté de travail, même si en l'occurrence, il s'agissait de travailleurs millionnaires. La presse française a noté que près de 80% des footballeurs participant à la coupe d'Afrique des Nations jouent en Europe, essentiellement en France. Pourquoi un pillage au profit des clubs serait-il "normal" ou "éthique", et ne le serait plus au profit d'une équipe nationale? Quels sont les droits d'un migrant, même si c'est un migrant de luxe?

Au moment où se déroulait la finale de la coupe du monde de handball, une chaîne française diffusait un documentaire sur les géants de l'Internet, ces nouveaux milliardaires qui veulent redécouper le monde à leur façon. Ils veulent abroger les frontières, parce qu'elles limitent leur champ d'action. Ils veulent créer des villes flottantes, en zone internationale, au milieu des océans, pour échapper aux contraintes des États qu'ils trouvent archaïques.

D'une certaine manière, le Qatar est dans la même logique. Il va aussi loin, dans la logique néolibérale, en investissant à fond dans ce que permettent les technologies. Car ce qui se fait au Qatar a une cohérence économique. Organiser des coupes du monde de football et de handball coûte de l'argent, mais offre un formidable coup de projecteur pour un minuscule État coincé entre l'Arabie Saoudite et l'Iran. Il n'a pas de sportifs de haut niveau? Il achète des Zidane, des Makelele, des Trézéguet, des Benzema, pour gagner la compétition. Il ne peut pas les former, ils les importe. Pourquoi l'argent du Lichtenstein, de Monaco, du Luxembourg ou de Singapour serait-il plus propre que celui du Qatar?

Le Qatar a joué à fond la carte de la mondialisation. Assis sur des gisements de gaz illimités, bénéficiant d'une protestation totale des États-Unis, dont il abrite la plus grande base américaine dans la région du Golfe, il a fait le choix d'être un acteur, factice peut-être, mais acteur quand même de la mondialisation. Rien ne garantit qu'il tiendra le coup sur le long terme, mais il a exploré des chemins qu'aucun pays arabe n'a osé jusque-là. En une génération, il est passé de la tente au gratte-ciel. Ceux qui méprisaient hier les bédouins du pétrole continuent aujourd'hui de mépriser l'arabe qui veut jouer à l'homme moderne. Mais cela n'effacera pas cette réalité: Le Qatar est le pays qui est allé le plus dans la mondialisation, quand la plupart des pays arabes ne se rendent même pas compte de ce que signifie ce mot. Ce qui impose de porter sur le Qatar un nouveau regard, pour tenter de comprendre sa nature, ce qu'il représente, ce qu'il apporte et où va le mener cet itinéraire unique. Sans forcément approuver, ou applaudir.

Source: huffpostmaghreb.com

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