"Les hommes ont des cerveaux limités", les femmes se révoltent à Azmour

16 mars 2015 18:00

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"Les hommes ont des cerveaux limités", les femmes se révoltent à Azmour

"Je veux vous parler. Vraiment", annonce Amira cérémonieusement. Puis, elle éclate de rire. "Ne me regardez pas!".

C’est vrai que tout le monde la regarde. Mais bon, c’est aussi le but de l’exercice. Face à elle, les sept autres femmes qui forment le public compatissent. Elles savent la difficulté de parler quand on est habituée à "fermer sa gueule".

Elles ont galéré pour venir, et c’est bien pour cela qu’elles sont venues. Leurs villages ne sont pourtant pas bien loin de la petite ville d’Azmour, dans les environs de Kelibia.

Mais aucune route n’y mène. Pour y parvenir, il faut braver la boue éternelle du chemin cabossé. L’eau y a tracé de profonds sillons.

Pour la bande de femmes, on est à J-3 et la pression est montée d’un cran. C’est aujourd’hui la quatrième fois qu’elles se retrouvent sous la houlette de la Ligue des Electrices Tunisiennes (LET) pour s’entraîner au discours. Axée sur le renforcement des capacités du leadership féminin, l’association a formé sept élues de l’Assemblée des représentants du peuple.

Mais cette fois, c’est une autre paire de manche. Les femmes assises autour de la table ne sont ni médecins, ni profs. Elles n’aspirent pas à un siège parlementaire. Elles aimeraient juste qu’on les écoute. Et pour être écoutées, il faut d’abord apprendre à parler.

"Je veux sortir, je veux voir les gens". Toutes, ici, se sentent enfermées dans leurs villages depuis des années, coincées entre les vaches, la cuisine et les enfants. Elles sont comme décalées de ce monde moderne où la mobilité veut soudainement tout dire.

Ce n’est que bottes au pied qu’elles peuvent espérer rejoindre la ville d’Azmour. Lorsque l’une d’entre elle est arrivée à l’hôpital pour se faire soigner, le médecin l’a conspuée pour ses bottes pleines de crasse.

"Mais ce n’est pas moi qui suis sale, c’est la route", lui a-t-elle répondu.

Mardi 17 mars, l’une d’entre elles ira parler devant des députés. Elles revendiquent depuis un an la construction d’une route bétonnée. Et si le ministère de l’Equipement le leur a bien promis, elles n’entendent pas s’arrêter là pour autant. Elles veulent une commission en bonne et due forme pour surveiller l’avancement du projet, et, tant qu’on y est, de tous les projets d’infrastructure de la région.

Les femmes se sont concertées. C’est Ahlem qui ira parler en leur nom. Seule non-voilée du groupe, elle s’est placée devant la caméra et a débité, dans un épais stylo faute de micro, son discours déjà bien rôdé. On repasse la vidéo.

"Mets-y plus d’émotion", lui intime sa voisine. Ahlem se revoit hésiter. "T’inquiète pas, hier j’ai vu un ministre parler à la télé, il trébuchait sur tous ses mots, alors nous aussi on a bien le droit", la rassure une troisième.

"Tu devrais dire que d’habitude, on n’a pas l’occasion de parler, que c’est les hommes qui parlent pour nous".

Pendant la pause, elles s’encouragent entre elles. Plus question de se laisser faire. "Les hommes ont des cerveaux limités", lâche Amira, visiblement à l’aise. Depuis quelque temps, elle a décidé de défier son mari dans toutes les tâches, ne voyant pas "pourquoi ce serait à l’homme de réparer le lavabo".

Le groupe reprend, Ahlem en est à son dernier essai. Elle a choisi une phrase incisive pour l’accroche. Puis, elle raconte son histoire. Comment elle a dû abandonner l’école à cause de cette satanée route. Pourquoi elle ne veut pas que ses enfants abandonnent à leur tour. Alors, elle commence à pleurer. Et elle essuie ses larmes sans s’arrêter de parler, comme si toutes les vannes venaient de s’ouvrir, les larmes et les mots en même temps.

En partenariat avec Oxfam, qui parraine le travail de plusieurs associations, le a suivi des femmes tunisiennes en découverte de leurs droits. Retrouvez leurs portraits et leurs parcours.

Source: huffpostmaghreb.com

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