La grande soif de São Paulo | Courrier international

18 février 2015 16:37

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La mégapole brésilienne connaît depuis un an sa pire pénurie hydrique. Les stocks d’eau disponibles pour alimenter les quelque 20 millions d’habitants du Grand São Paulo ont chuté de 74 % au cours de cette période. Fin janvier 2014, la compagnie des eaux de l’Etat de São Paulo [Sabesp] lançait l’alerte, alors que les six barrages qui alimentent la région la plus riche du Brésil renfermaient encore un total de 1 000 milliards de litres.

A l’heure actuelle, ces réservoirs [dits Sistema Cantareira] ne sont plus qu’à 12,4 % de leur capacité. Cette crise, liée à la pire sécheresse depuis quatre-vingt-cinq ans, prend une tournure tragique : en pleine saison des pluies [c’est l’été austral en ce moment à São Paulo], les réserves d’eau continuent de chuter. Au rythme actuel, il ne reste plus que deux cent six jours avant le tarissement total de ces réserves. Il y a un an, les réservoirs étaient remplis à 23,1 %. Aujourd’hui, après utilisation de la réserve morte [le volume d’eau situé sous le niveau minimal d’exploitation], il est déficitaire de 23,7 %.

L’année dernière, les stocks pour l’ensemble de la région de São Paulo ont suffi pour faire face à la sécheresse de 2014, grâce aux économies imposées et aux coupures d’eau. Entre-temps, la Sabesp a mis en place un programme de bonus pour les consommateurs économes, elle a ensemencé les nuages pour provoquer des pluies artificielles, exclu certains quartiers de São Paulo de l’aire d’approvisionnement du Sistema Cantareira et diminué la pression dans le réseau afin de réduire les pertes dues à des fuites.

Le rodízio [une mesure d’approvisionnement alterné des citadins, un jour sur deux] était prévu dès le mois de janvier, et l’éventualité d’un rationnement a été tour à tour envisagée puis niée par l’équipe du gouverneur de l’Etat de São Paulo, Geraldo Alckmin (PSDB) [les élections au poste de gouverneur ont eu lieu en octobre, et le candidat sortant, réélu, a minimisé le problème pendant la campagne]. Déficit colossal. “Les précipitations sont très inférieures à la normale estivale, et le niveau actuel des retenues bien pire qu’en 2014. On s’achemine vers un scénario de tarissement”, prédit Marussia Whately, coordinatrice de l’Instituto Socioambiental [ISA, un institut socio-environnemental issu de la société civile]. “Outre les conséquences sociales, cela aura des répercussions économiques sur cette région qui concentre un quart du PIB du Brésil”, estime Samuel Barrêto, spécialiste en ressources hydriques pour l’ONG The Nature Conservancy (TNC).

Les mesures prises ont permis à la Sabesp de réduire de 23 % le volume d’eau consommé dans le Grand São Paulo, passé d’une moyenne de 69 000 litres par seconde avant la crise [il y a un an] à 53 000 aujourd’hui. Mais ces économies sont modestes face au déficit en eau du Sistema Cantareira, où l’on s’apprête à puiser dans la troisième réserve morte. Sur un an, les pertes atteignent 753 milliards de litres, soit quatre fois la capacité de la retenue de Guarapiranga [au sud de São Paulo].

Le discours officiel sur la pénurie a fini par changer en ce début d’année, avec l’arrivée de nouveaux responsables au secrétariat chargé de l’assainissement et des ressources hydriques [de l’Etat de São Paulo] et à la tête de la Sabesp. Les pouvoirs publics ont mis en place une surtaxe pour les utilisateurs qui augmentent leur consommation. La perspective d’un rationnement, longtemps différée, est de nouveau évoquée. Ce changement de ton a eu un effet immédiat sur la population, qui souffre des coupures et qui commence à comprendre que les robinets pourraient se tarir.

“Avec le temps qu’il fait, cette chaleur insupportable, le peu de pluie qui tombe s’évapore”, se lamente Marilu Romano, une enseignante de 60 ans qui vit à Pinheiros, dans l’est de São Paulo. “J’ai vraiment très peur.” Entreprises inquiètes. Mariléia Feitosa da Silva, une travailleuse indépendante de 21 ans, envisage déjà de rentrer au Maranhão [région du Nordeste]. “Là-bas, il y a de l’eau. Je suis arrivée à São Paulo il y a quatre mois, je savais qu’il y avait pénurie ici. Jusqu’à présent, l’approvisionnement permet encore de survivre. Mais si ce n’est plus le cas, je repars”, dit cette habitante de Paraisópolis, où la fourniture d’eau est alternée un jour sur deux.

Dans les milieux économiques, l’inquiétude s’est encore accrue depuis l’an dernier. La Fédération des industries de l’Etat de São Paulo (Fiesp) procède à une cartographie des sous-sols du Grand São Paulo en quête d’eau. “Nous allons inciter les entreprises à se regrouper en consortiums pour capter et distribuer l’eau”, annonce son directeur, Nelson Pereira dos Reis. Il préconise que les entreprises adaptent désormais leurs horaires de travail pour les faire coïncider avec les heures de fourniture d’eau. “Les perspectives sont vraiment très inquiétantes”, dit-il.

Source: courrierinternational.com

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