Vu d’Allemagne : rester unis | Courrier international

13 janvier 2015 11:36

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Vu d’Allemagne : rester unis | Courrier international

Il y a des jours qui marquent un avant et un après. A l’heure où deux terroristes faisaient irruption dans les bureaux de Charlie Hebdo à Paris et tuaient 12 personnes, nous discutions entre journalistes de la rédaction du nouveau roman de Houellebecq, qui imagine la France de 2022 sous un régime islamiste, du mouvement Pegida [Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident], des différentes perceptions de l’islam et de l’islamisme en Europe, et de la possibilité d’une forte radicalisation des citoyens de nombreux pays européens dans les dix années à venir. Puis la dépêche est tombée.

Et l’après a commencé. L’atmosphère dans les bureaux de Charlie Hebdo ne devait pas être très différente de celle de nos locaux. Le ronronnement des imprimantes, le grommellement des rédacteurs, un éclat de rire ici, un éclat de voix là. Le quotidien d’hommes et de femmes pour qui raconter ce qui se passe dans le monde est devenu leur métier. A Charlie Hebdo, ils le faisaient par le biais de la satire. Nous savons que nous pouvons être insultés à cause de notre travail, poursuivis en justice et quelquefois même menacés. Nous le faisons pourtant parce que c’est important et parce que nous aimons notre travail.

Surtout lorsqu’il suscite une réaction, une opposition. Mais ce qui s’est passé à Paris n’était pas la manifestation d’une opposition. C’était l’expression d’une vision du monde dépourvue de toute argumentation et de toute idée, de tout humour et de tout débat. Cette vision du monde ne connaît que sa propre vérité et menace tous ceux qui ne la partagent pas. Ce qui s’est passé à Paris était la négation de notre plus belle conquête : la liberté d’expression. Faut-il insister sur ce point ? Oui. Les terroristes ne visaient pas seulement ceux dont le travail dépend du droit à s’exprimer librement. Ils visaient tous ceux qui disposent de cette liberté en Europe et qui l’aiment.

Musulmans compris, bien sûr. Le policier Ahmed Merabet, que les terroristes ont exécuté mercredi, était musulman. Faut-il aussi insister là-dessus ? Oui. De nombreux Européens considèrent l’islam comme une religion violente et incompatible avec la démocratie. En France, cela fait longtemps que Marine Le Pen figure parmi les candidats sérieux à l’élection présidentielle. En Allemagne, cela fait déjà un certain temps que se manifeste dans les rues une hostilité inédite jusque-là envers l’islam. Tout cela alors que depuis des générations des millions de musulmans vivent en Europe, travaillent en Europe et votent en Europe. Ces hommes et ces femmes sont des citoyens. A en croire les sondages, une majorité d’Allemands considéraient déjà l’islam comme une menace avant les attentats. Peu après l’annonce des attaques, le vice-président du parti AfD [Alternative pour l’Allemagne],

Alexander Gauland, félicitait le mouvement Pegida pour la justesse de ses mises en garde contre le terrorisme islamiste. Après une telle attaque contre la liberté d’expression, il est certes cohérent mais aussi dangereux de laisser s’exprimer ceux qui encouragent la haine de médias jugés “menteurs”. Mais cela pourrait fonctionner. Nul ne sait combien de personnes rassemblera le mouvement Pegida à l’avenir. De nouveaux attentats sont à craindre en Europe. Cela fait longtemps que les autorités s’inquiètent du retour de citoyens européens embrigadés par l’Etat islamique (EI).

Le pire serait toutefois que la défiance prédomine désormais au sein d’une vaste majorité de gens, musulmans et non-musulmans, qui ne sont ni islamistes ni partisans de Pegida. Cela s’est déjà produit. Il y a dix ans, les attentats de Madrid, de Londres et le meurtre du réalisateur néerlandais Theo van Gogh ont distillé la peur en Europe. Les partis d’extrême droite ont progressé dans de nombreux pays. Ils n’ont pas conduit à un apaisement mais à l’exacerbation des tensions. Notre communauté se désagrège sous l’effet d’un cercle vicieux de défiance réciproque.

Cette méfiance est source de nouvelles violences, pas seulement de la part des islamistes. Jusqu’à présent, en Allemagne, c’est d’abord les musulmans que les terroristes menaçaient. Les meurtres en série commis par des militants néonazis de la NSU [Clandestinité nationale-socialiste, groupuscule accusé d’avoir tué huit Turcs, un Grec et une policière entre 2000 et 2007] ne remontent qu’à quelques années. L’islam est présent en Europe et il ne disparaîtra pas, en dépit de ce que certains espèrent. Il ne doit susciter ni la peur ni le rejet. Les musulmans et les non-musulmans doivent y veiller autant les uns que les autres. Toutes les questions doivent être posées, toutes les peurs exprimées.

La liberté d’expression est là pour ça. Nous devons aussi inlassablement apprendre à faire la différence entre l’islam et l’islamisme, entre les conservateurs et les néonazis. L’ennemi n’est pas l’islam, c’est le terrorisme. Les assassins de Paris ne voulaient rien d’autre que nous diviser entre musulmans et non-musulmans. Serons-nous assez forts pour éviter cela ?

Source: courrierinternational.com

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